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CRITIQUE - Abondantes provisions de bonne humeur

CRITIQUE - Abondantes provisions de bonne humeur

Natasha Demers (Ciboulette) et Marianne Bertrand (Croûte-au-pot), Mesdames de la Halle, Conservatoire de musique de Montréal, 2025
Photographie: Conservatoire de musique de Montréal

Au sein de la très abondante production d’Offenbach, l’opéra-bouffe en un acte Mesdames de la Halle (1858) occupe une place particulière : près de trois ans après l’ouverture de son théâtre des Bouffes-Parisiens, le compositeur avait enfin obtenu l’autorisation de monter des ouvrages avec chœur et pouvant compter un nombre illimité de personnages. Le succès remporté par cette savoureuse parodie du mélodrame, genre qui faisait fureur depuis de nombreuses décennies avec les pièces de Pixerécourt et de ses émules, conforta le compositeur dans son ambition de monter des œuvres aux vastes proportions. Quelques mois plus tard, la création triomphale d’Orphée aux Enfers allait en effet prouver avec éclat que le « Mozart des Champs-Élysées » comptait désormais parmi les grands musiciens de son époque.

D’une durée approximative d’une heure, Mesdames de la Halle présente un bel équilibre entre situations cocasses et moments de pure tendresse. Se déroulant dans le Paris du XVIIIe siècle, l’intrigue imaginée par Armand Lapointe, auteur aujourd’hui bien oublié et avec lequel Offenbach collabora une seule fois, a été transposée dans le Québec contemporain par la joyeuse équipe du Conservatoire de musique de Montréal. Au centre de la scène du Théâtre Rouge trône une piscine gonflable (surmontée de deux plateaux superposés) qui rappelle la fontaine des Innocents évoquée dans le livret et dans laquelle tomberont certains personnages sous l’effet de révélations troublantes… Tout autour sont empilées les caisses des légumes que vendent les différents marchands du quartier des Halles. Dans ce dispositif scénique à la fois simple et efficace, Marie-Nathalie Lacoursière a conçu une mise en scène amusante qui ne verse jamais dans l’outrance.

Campés avec raison de façon caricaturale, le tambour-major Raflafla et les trois poissardes qui donnent leur nom à la pièce sont ici confiés à des chanteuses, contrairement à la volonté d’Offenbach. Sans doute en raison d’effectifs masculins insuffisants, cette distribution quasi exclusivement féminine prive malheureusement l’ouvrage d’une partie de son caractère désopilant. Le masque grotesque que porte chacun de ces quatre personnages renvoie certes quelque peu à l’idée de travestissement, mais les typologies vocales se trouvent tout de même complètement bouleversées. Cela dit, les titulaires de ces rôles se montrent irrésistibles de drôlerie et possèdent toutes de très bonnes voix. Ariane Prévost est un Raflafla aussi à l’aise dans ses énergiques couplets d’entrée (repris par Manuel Rosenthal dans le ballet Gaîté parisienne) que dans la délicieuse complainte « Vous êtes la lune ». Dès le chœur d’introduction, Aneska Diament, Pascale Boulanger et Stella-Rose Martin rivalisent d’impétuosité et de solidité vocale en marchandes au caractère bien trempé. Elles se surpassent dans le Septuor burlesque (« Je défendrai mon enfant ! »), chef-d’œuvre d’humour qui tourne en dérision les poncifs de l’opéra et pendant lequel Mmes Beurrefondu et Madou se disputent la maternité de la charmante fruitière Ciboulette.

Mesdames de la Halle, Conservatoire de musique de Montréal, 2025
Photographie: Conservatoire de musique de Montréal

Cette dernière trouve en Natacha Demers une interprète attachante, à la voix puissante et d’une agilité impressionnante dans « Je suis la petite fruitière », rondo enregistré notamment par la regrettée Jodie Devos dans son album Offenbach colorature (Alpha, 2019). Elle forme un couple adorable avec le Croûte-en-pot de Marianne Bertrand, qui cisèle avec délicatesse ses couplets (« Ma Ciboulette, / Que l’amour guette ») et se montre passionnée à souhait dans le duo « Oui, mon bonheur, le bonheur que je rêve ». Extrêmement douée sur le plan dramatique, la mezzo incarne un gargotier à la gestuelle aussi hilarante que naturelle. On souhaiterait toutefois que cette aisance scénique soit partagée par le chœur et qu’il fasse montre d’une plus grande effervescence dans la scène de marché qui ouvre l’opéra-bouffe. Sous la direction animée de Léa Moisan-Perrier, les pianistes Mariane Patenaude et Romain Pollet accomplissent un travail remarquable qui témoigne de la qualité de cette représentation d’un petit bijou trop rarement donné sur nos scènes.

Mesdames de la Halle

Opéra-bouffe en un acte de Jacques Offenbach sur un livret d’Armand Lapointe

Production
Conservatoire de musique de Montréal
Représentation
Théâtre Rouge , 2 mars 2025
Direction musicale
Léa Moisan-Perrier
Interprète(s)
Natacha Demers (Ciboulette), Marianne Bertrand (Croûte-au-pot), Ariane Prévost (Raflafla), Aneska Diament (Mlle Poiretapée), Pascale Boulanger (Mme Madou), Stella-Rose Martin (Mme Beurrefondu), Alexandru Nicolae Tutuianu (le commissaire)
Mise en scène
Marie-Nathalie Lacoursière
Pianiste
Romain Pollet et Mariane Patenaude
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