Critiques

CRITIQUE - Un printemps qui éclot en automne

CRITIQUE - Un printemps qui éclot en automne

Il régnait une certaine sérénité dans les anciens murs ecclésiastiques de la Salle Bourgie lors de la prestation de l’ensemble de musique ancienne Diabolus in Musica. Présenté dans le cadre des Journées médiévales tenues du 19 au 24 octobre par l’organisme Reverdies Montréal, le concert de l’ensemble français, fondé en 1992, était l’occasion pour le public montréalais de venir entendre et découvrir le répertoire des troubadours du XIIsiècle de la région d’Aquitaine. La musique du Moyen-Âge et de la Renaissance est bien vivante, mais peu représentée sur la scène montréalaise. Il faut le dire, c’est un répertoire qui, comme la musique baroque – ou même la musique contemporaine –, peut être assez niché et demander un certain temps d’adaptation pour les néophytes.  On peut donc comprendre la réaction de notre voisine de rangée d’en face, qui, à la fin de la pièce introductive d’un programme – un chant polyphonique monacale à deux voix accompagnées à la vièle (Benedicamus Domino umane prolis) – s’est demandé à voix haute si : « ça allait être tout le temps comme ça ».

Mais, à l’image d’une saison, il faut être patient avant de la voir s’installer pour qu’elle révèle toute sa richesse. Au fils des chansons d’amour et de lyrique courtoise de la fin’amor des Bernard de Ventadour (v.1130-v.1190), Guiraut de Bornelh (v. 1140-v. 1200), Bertran de Born (v. 1150-v. 1215), Jaufré Rudel (v. 1130-v. 1170) et Adam de la Halle (v. 1245-1306), ainsi que de leurs chansons à saveur plus spirituelles où s’intercalaient des estampilles instrumentales à la harpe et à la vièle, le matériau musical se complexifie. L’accompagnement instrumental épuré de poèmes comme La dousa votz ai aizidaCan l’erba fresch fait place à une plus grande richesse harmonique dans des airs telle que Chasuts sui de mal en pena et Je muir, je muir. C’est là que l’on ressent et que l’on prend conscience de la grande pédagogie dont font preuve les membres de Diabolus in Musica. En présentant un programme chronologique, ils amènent le public à prendre conscience de l’évolution du langage musical au Moyen-Âge et à découvrir la beauté et les différentes nuances de sa palette sonore, comme une fleur qui s’ouvre au printemps. Mentionnons aussi que la traduction des textes des œuvres – de la langue d’oc au français – inclus dans les programmes contribue à cette médiation et amène à apprécier la légèreté et l’humour de ces pièces.

Hormis quelques visibles et audibles, quoique mineurs, ajustements et hésitations dans les nombreux mélismes vocaux – chapeau d’ailleurs aux trois chanteurs, notamment à Philippe Roche, dont la rondeur du timbre complétait à merveille les voix boisée et claire de ses collègues Boulay et Vistorky –, les musiciens de l’ensemble Diabolus in Musica dirigé par Nicolas Sansarlat ont présenté un répertoire riche dans une atmosphère à la fois sobre et festive et qui, pour paraphraser leur pièce bissée Nicholais presulis d’Adam de la Halle, a : « fait entendre de joyeuses mélodies [et] des vers aux sons gracieux que la tradition des pères enseigne ».

Un nouveau printemps du monde

Manuscrits anonymes de Saint-Martial de Limoges et chansons de troubadours

Production
Salle Bourgie
Représentation
Salle Bourgie , 23 octobre 2022
Direction musicale
Nicolas Sansarlat (vièle)
Interprète(s)
Raphaël Boulay (ténor), Emmanuel Vistorky (baryton-basse), Philippe Roche (basse), Françoise Johannel (harpe)
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