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CRITIQUE - Backstage at Carnegie Hall : Il y avait tant à dire !

CRITIQUE - Backstage at Carnegie Hall : Il y avait tant à dire !

Alicia Ault (Voyageuse du temps) et Ruben Brutus (Charlie Christian), dansBackstage at Carnegie Hall, 2022
Photographie : Pierre-Étienne Bergeron

Les 23 et 24 septembre derniers, la compagnie de production Bradyworks, en codiffusion avec Le Vivier et Chants Libres, ainsi qu’avec la collaboration du Black Theatre Workshop, a présenté la création de l’opéra Backstage at Carnegie Hall – An opera about racism and electric guitar, au Théâtre Centaur de Montréal. L’œuvre est construite sur une musique du compositeur et guitariste électrique Tim Brady, et le livret a été réalisé par l’actrice et metteure en scène Audrey Dwyer. La partie instrumentale est assurée par un orchestre de chambre formé par Pamela Reimer aux claviers, Tim Brady à la guitare électrique, Ryan Truby au violon et Charlotte Layec à la clarinette basse, le tout dirigé avec aplomb par Véronique Lussier. Il s’agit de la première partie d’un cycle tétralogique d’opéras de chambre à venir, intitulé Hope (and the Dark Matter of History).

Le récit s’ancre en 1939 autour de la première performance du guitariste noir Charlie Christian (Ruben Brutus) au Carnegie Hall, dans l’orchestre dirigé par le clarinettiste blanc Benny Goodman (Clayton Kennedy). Christian est paralysé par l’angoisse, plongé dans l’anticipation de ne pas pouvoir jouer. Lui apparaît alors une Voyageuse du temps (Alicia Ault), qui, pour lui faire reprendre le contrôle sur lui-même, l’entraîne dans un voyage à travers les époques pour lui faire réaliser l’importance de son rôle historique comme musicien noir. Débute alors un périple temporel où Christian et sa guide parcourent le passé et le futur, traversant l’histoire des Noir·es et l’histoire personnelle de Christian, qui s’avèrent en fait étroitement imbriquées. Le public part dès lors à la rencontre de différent·es acteur·trices de l’histoire musicale, dont Rufus Rockhead (Justin Welsh), patron du célèbre club jazz de la Petite-Bourgogne Rockhead’s Paradise, la contralto américaine Marian Anderson (Frédéricka Petit-Homme), le luthier Orville Gibson (Clayton Kennedy), mais aussi des personnes proches de Christian, dont son père aveugle (Justin Welsh). Ces rencontres permettent par ailleurs de revisiter les épisodes les plus durs de l’histoire des Noir·es, qu’il s’agisse des lynchages du début du 20e siècle, ou encore des plus récentes manifestations contre le racisme et la brutalité policière qui ont notamment secoué Toronto en 2014.

Le défi était de taille pour les interprètes, qui se sont fait confier une partition exigeante, dont la déclamation vocale de style majoritairement récitatif s’appuie le plus souvent sur un accompagnement instrumental dense où les notes perlent avec abondance. Soulignons à ce titre l’excellente performance d’Alicia Ault en Voyageuse du temps, lumineuse tant sur le plan du jeu que de la voix. Ruben Brutus a quant à lui fait montre d’une remarquable endurance dans une performance exigeant une présence sans faille du début à la fin de l’œuvre, bien que son jeu eût gagné à présenter plus de nuances, de contrastes. Sur le plan strictement musical, on constatera la difficulté technique que présente le fait de confier le rôle de la contralto Marian Anderson à l’excellente soprano Frédéricka Petit-Homme, obligeant dès lors cette dernière à forcer son registre dans les graves. Kennedy et Welsh se sont quant à eux montrés tout à fait convaincants dans leurs rôles respectifs, tant dans leur jeu que dans leur voix.

Ruben Brutus (Charlie Christian), Justin Welsh (Le Vieil homme), Frédéricka Petit-Homme (La Vieille dame) et Alicia Ault (Voyaheuse du temps), dans Backstage at Carnegie Hall, 2022
Photographie : Pierre-Étienne Bergeron

C’est sur le plan du déroulement dramaturgique que Backstage at Carnegie Hall s’avère un peu moins réussi. En fait, on comprend plutôt mal comment les différents épisodes du voyage dans le temps s’arriment, tant sur le plan historique que sur celui de la construction du récit. Alors que l’histoire de Charlie Christian présente en elle-même suffisamment de matière pour construire un récit riche et fascinant, elle se retrouve complètement diluée dans le patchwork narratif du voyage dans le temps. D’ailleurs, même le personnage de la Voyageuse du temps exprime à différents moments de la confusion quant aux espaces-temps dans lesquels leur périple les entraîne, Christian et elle. Comme elle ne semble avoir aucun pouvoir sur les étapes de ce périple, son rôle semble dès lors se résumer à une version condensée des Fantômes des Noëls passé, présent et futur de Dickens, la fonction claire en moins. Notons qu’il ne s’agit nullement d’un désaveu de la performance d’Alicia Ault, qui a réellement su insuffler une brillance lyrique à son rôle. En ce sens, on déplore en général le manque d’agentivité des personnages, confinés à des états émotionnels limités qui évoluent peu. 

En somme, si Backstage at Carnegie Hall présente une posture et un propos clairs au sujet du racisme dans l’histoire de la musique, la dramaturgie semble avoir souffert de la volonté de vouloir tout dire, tout montrer, tout expliquer. Mais parfois, et surtout dans une optique où on cherche à revaloriser en art des récits qui ont été occultés par différents régimes d’oppression – suprémacistes, sexistes, homophobes –, peut-être vaut-il mieux laisser les histoires parler d’elles-mêmes : elles ont tant à nous dire.

Backstage at Carnegie Hall

Musique de Tim Brady sur un livret d’Audrey Dwyer
Production : Bradyworks, en coproduction avec Le Vivier et Chants Libres

Production
Bradyworks
Représentation
Théâtre Centaur , 23 septembre 2022
Direction musicale
Véronique Lussier
Instrumentiste(s)
Tim Brady (guitare électrique), Pamela Reimer (claviers), Ryan Truby (violon), Charlotte Layec (clarinette basse)
Interprète(s)
Ruben Brutus (Charlie Christian), Clayton Kennedy (Benny Goodman et al.), Alicia Ault (Time Traveller), Frédéricka Petit-Homme (Old Woman et al.), Justin Welsh (Old Man et al.)
Mise en scène
Cherissa Richards
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